Carbo animalis et autres facéties
Depuis que je suis arrivé dans le laboratoire (il y a presque un mois !) un grand pot de verre attirait fort mon attention. Il semble échappé de la boutique d'un apothicaire dans un film de Tim Burton, ou de la salle des potions d'Harry Potter. Il est rempli aux deux-tiers d'une fine poudre noire et son étiquette, jaunie par les siècles, porte cette inscription en latin : "Carbo animalis siccus puriss." suivie de sa traduction dans six langues. En français : "Charbon animal desséché chim. pur" (la version allemande précise "charbon d'os", c'est déjà plus glamour). Vraisemblablement, Wikipédia nous apprend qu'on n'utilise plus d'os pour faire du charbon actif depuis le XIXème siècle, donc c'est effectivement un objet historique ! Au milieu des pots en plastique modernes, des tuyaux et des câbles, derrière l'immense rouleau de papier essuie-tout-et-même-le-reste, on ne peut pas le manquer. Et pourtant, il n'avait pas l'air d'intriguer grand-monde...
Un jour j'ai demandé s'ils se servaient souvent de ça ou si c'était juste pour faire joli. Ils m'ont dit qu'eux n'y avaient personnellement jamais touché mais qu'un autre doctorant avait déjà eu à s'en servir une ou deux fois.
Jusqu'au jour (mardi pour être précis) où je vois dans la publication qui me servait de protocole : "décolorer sur charbon actif". Je tremble, je me dis que ce n'est pas possible, qu'il doit y avoir autre chose, bla, bla. Je demande à mon thésard, qui me dit qu'on va sauter cette étape qui n'est pas nécessaire. J'insiste un peu, genre : "T'es sûr ? ça veut dire quoi décolorer, en fait ? Bon d'accord on la fait pas... Mais t'es sûr ?". Il me dit qu'il ne l'a jamais fait mais qu'il va quand même aller demander à la chef si on peut s'en passer, pour être sûr. Je frémis d'impatience dans mon coin... Il revient et me montre la bonbonne : "C'est ça que tu vas utiliser !", j'en ai les larmes aux yeux, vous n'imaginez pas... J'ai manipulé ce pot centenaire comme le saint-sacrement et j'ai même eu le droit de m'en reservir aujourd'hui, on est devenu des vieux copains maintenant. Et pour couronner le tout, je dois mettre en dessous de la couche de charbon une couche de Celite, ou Kieselguhr, ou terre de diatomée, une poudre composée de milliards de cadavres fossilisés d'un microplancton (cf. Wikipédia). En fait, on pourrait dire que j'ai fait de la biologie cette semaine (je sais que ça fera plaisir aux biologistes) !
Mais on s'amuse de plein d'autres manières ! Je vous avais parlé d'une solution violette le jour où j'ai échappé tant de fois à une mort violente. Eh bien voilà les photos que j'avais égarées. D'abord sur la superbe cuvette orange, puis dans son bain d'éther et de carboglace. Avouez que c'est magnifique ! On dirait la potion de la méchante dans Blanche-Neige, avant qu'elle trempe la pomme. Notez quand même que le thermomètre indique -70°C ! En-dessous, c'est un jeu de mon thésard qu'il voulait me montrer (il faut le pardonner, il n'a que 27 ans). Si vous voulez le faire chez vous, c'est pas compliqué, il vous faut une cuvette (vous reconnaissez ma fidèle alliée la cuvette orange), de l'eau, du savon liquide et de la carboglace ! Celle-ci va se sublimer dans l'eau savonneuse (c'est-à-dire devenir gazeuse sans passer par le liquide, ce qui d'ailleurs serait fort commode pour éviter que lorsqu'une glace fond, elle nous coule sur les doigt qui sont tout poisseux ensuite) et le gaz, qui est du CO2, est piégé à la sortie sous forme de bulles. Il est blanc parce qu'il est tellement froid qu'il condense la vapeur d'eau, ce qui fait un nuage. C'est même utilisé dans certains cocktails ! C'est très rigolo, et même pas dangereux, alors pourquoi se priver ?

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