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Des incidents "chimiques"...

Publié le par Julien

Bonne nouvelle, je suis toujours là, et presque entier ! Laissez-moi vous raconter quelque anecdote de laboratoire.

Cet article étant classé "Travail", je présuppose un intérêt du lecteur pour ce qui suit...

Pour vous mettre dans le bain, le fameux produit que nous avons utilisé aujourd'hui est le tertiobutyllithium (pas d'article Wikipédia en français), et celui d'hier était le n-butyllithium (article Wikipédia en français !) moins dangereux...

Ces charmantes molécules sont utilisées comme superbases, c'est-à-dire qu'elles sont capables d'arracher des atomes d'hydrogène à des molécules qui n'ont pas du tout envie de les lâcher d'habitude (dans l'eau par exemple), donc c'est un peu le GIGN de la base qu'on ne sort que pour les gros poissons. L'air contient à peu près 1% de vapeur d'eau qui a deux hydrogènes qui font très envie à la superbase : si elle les voit, elle prend feu tellement ça lui fait plaisir ! Mais c'est pas le genre de feu qu'on éteint avec de l'eau, sinon elle est encore plus contente, il faut l'éteindre avec du sable... Et le corps, lui, est composé à 65% d'eau, donc autant vous dire que la superbase elle a très envie de vous voir de plus près. Bref, laissons la place aux événements.

Nous devions donc utiliser ce produit, et mon thésard pour me mettre en garde a tenu à préciser que la seringue de prélèvement peut également prendre feu, de l'intérieur. Je me faisais déjà un sympathique tableau de la substance en question, quand un autre membre du labo a rajouté qu'il y a deux ans, alors que la chef (désignée avant comme "maître de stage" mais qui ne m'encadre pas de facto) était dans un labo aux Etats-Unis, une fille qui travaillait là-bas avait dû manipuler du tertiobutyllithium, et que sa seringue avait pris feu, puis la manche de sa blouse, puis sa blouse, puis elle-même, et qu'elle était morte. Après ce charmant topo, j'aime autant vous dire que l'excitation de la manip était comme retombée et que je me voyait mal finir mes jours pour une bête histoire de superbase, même pour lui faire plaisir le jour de la Saint-Valentin. Mais rassurez-vous, c'est le thésard qui a manipulé la substance, et pendant cet instant solennel, on aurait entendu les mouches voler, si elles n'avaient pas été aspirées par la hotte et avaient survécu à l'atmosphère saturée d'éther. Nous étions très concentrés : moi le seau de sable à la main et lui la seringue et le flacon. Après ça, je peux vous dire qu'on voit la vie différemment. En quelque sorte, j'ai survécu à un incendie potentiel.

Mais la journée n'a pas été si rose, et le destin s'est vengé. En effet, après le terrible moment du prélèvement de tertiobutyllithium (avouez que vous aimez bien le nom aussi), à un moment où je ne m'y attendais pas le moins du monde, alors que j'allais prélever du chloroforme deutéré (il se la pète...) pour faire une analyse RMN - en gros, je faisais une IRM à mon produit pour être sûr que c'était le bon - alors que je sortais l'aiguille de son emballage stérile, je me dis tout à coup (on s'y croirait, hein ? je sens que vous revivez le moment avec moi) : "Tiens, y a comme un quelque chose de bizarre...". Je baisse les yeux et, en effet, j'avais un bon demi-centimètre d'aiguille dans le doigt. "C'est sur les trajets quotidiens qu'il y a le plus d'accidents". Mais rassurez-vous de nouveau, rien de grave, c'était avant le prélèvement.

Donc voilà comment, après avoir évité un incendie potentiel j'ai également échappé à une intoxication au chloroforme deutéré et à une gangrène du doigt (tous deux potentiels également). Et pour le même prix, j'ai synthétisé une sympathique solution violette qui après être descendue à -105°C avait l'aspect du lait-menthe. Quand je disais que la chimie c'était de la cuisine !

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