La toute-puissance de l’administration
Petit syllogisme urbain : le ticket de métro coûte 2€40 à Berlin. Je prends le métro deux fois par jour, au moins 5 jours sur 7. Donc il fallait trouver une solution rapidement.
Heureusement, il existe des tarifs étudiants. Mais (il y a toujours un ‘‘mais’’), on m’a prévenu, tout ce qui est « étudiant » en Allemagne est le fruit de subventions de l’état (et non de l’Etat : merveilles du système fédéral). Donc un étudiant de Munich, de Francfort ou de Hambourg ne peut pas bénéficier des tarifs étudiants des transports ou de la cantine de l’université. Alors un étudiant français... Mais (c’est là l’intérêt, car il y a rarement un deuxième ‘‘mais’’), le statut de stagiaire étant particulier, on m’avait dit que ça devait passer, et j’ai pu me rendre tout guilleret au guichet de la BVG (la RATP locale).
J’explique alors à la fonctionnaire en poste, cheveux peroxydés coiffés en brosse et veste en polaire aux couleurs vintage « so 90’s », aimable comme une porte de prison, que je suis français et que je souhaiterais un tarif étudiant. « Double peine pour les étrangers » se dit-elle, et tout sourire (non je rigole) elle me rétorque avec son accent de la Germanie profonde, au milieu d’un flot de mots que je n’ai, évidemment pas saisis : « Bla bla bla… Que pour les Berlinois… Bla bla bla… — Oui mais je suis en stage ici. — Convention de stage et photo. — Tenez ! (J’avais la convention de stage, mais évidemment je n’avais pas pensé que Desireless me ferait la feinte de la photo) (Regard de mépris quasi-instantané sur la convention de sa part ; elle hésite et, me regardant du bout des yeux :) — En allemand. (Gloups, je n’en ai qu’une et elle est anglais…) —Mais euh… (puis, d’un coup, c’est la Révélation : comme mon stage n’est pas rémunéré par l’Université de Berlin, ma maître de stage a pu me faire un papier justifiant mon statut de stagiaire comme « étudiant invité » pour la carte de cantine (ce qui n’avait pas marché) et que j’ai par hasard dans la poche. Je me dis : « Vas-y mon grand, tente le tout pour le tout et pulvérise les dents de Grethe avec ton attestation », je lui tends).
Et là, ma teutonne examine longuement le papier, elle hésite, me dit : « Etudiant invité, c’est pas stagiaire ! — Oui, mais c’est parce que c’est un stage non rémunéré et que je suis là en tant qu’étudiant ». Là, c’est la minute la plus longue de ma vie, je me rends compte qu’il n’y a aucune règle pour mon cas, que ce papier est de la pure gnognotte, que cette personne est ici toute-puissante et décidera de mon statut. Ô Force de l’administratif ! Comme nous autres mortels semblons petits et faibles devant toi ! Cependant, Grethe blêmit et sent que la partie est perdue. Dans son dernier soupir, elle me lance : « J’ai besoin d’une photo ». Je souris et tâche de garder le triomphe modeste. Je me dirige vers le quai où j’ai vu un Photomaton. Je décide de regarder quand même dans mon portefeuille, et là, deuxième Révélation, Dieu s’incarne dans une photo, perdue au milieu de cartes et de vieux tickets de métro. A peine sorti du bureau, je me retourne et brandis la photo, le visage illuminé, prêt à asséner le coup de grâce. Renfrognée et livide, la guichetière a du mal à reprendre son souffle. Au bord de l’apoplexie, elle attrape le morceau de carton qui fera office de carte, agrafe la photo, et me le tend dans les dernières convulsions de l’agonie.
Voilà – romancée au minimum – une épopée de l’administration (allemande en l’occurrence, mais qui aurait aussi bien pu être française).